Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

« La spiritualité peut-elle guérir notre monde ? » – Frédéric Lenoir

Publié le par RivEspérance

« La spiritualité peut-elle guérir notre monde ? » – Frédéric Lenoir

« Il faut en revenir à la simplicité de l’essentiel », tel est sans doute le message de Frédéric Lenoir lors de RivEspérance 2016. Cet essentiel ne se trouve pas dans les rites et les dogmes des religions, qui ne sont que des moyens, mais dans la spiritualité. Évocation de la pensée d’un homme qui se veut le héraut de l’essentiel.


Frédéric Lenoir, né en 1962 à Madagascar, est philosophe, sociologue, conférencier et écrivain français, animateur de l’émission Les racines du ciel sur France Culture depuis 2009. Ancien rédacteur en chef du Monde des religions, auteur d’une quarantaine d’ouvrages, traduits en plus de vingt langues, il a codirigé trois encyclopédies.


Les premières traces de religion apparaissent avec les tombes, il y a 100 000 ans. Les défunts sont enterrés dans la position fœtale, la mort étant associée à une renaissance possible. Des objets de chasse, de la nourriture étaient placés à côté d’eux pour qu’ils puissent survivre dans l’au-delà. « Si la mort n’existait pas, les religions n’existeraient pas non plus », affirme sans hésiter Frédéric Lenoir.

Du paléolithique au néolithique

La religion fut d’abord chamanique ou animiste. L’être humain se sent inséré dans la nature et pense que tous les êtres, sans hiérarchie, sont habités par un esprit. On vénérait la nature, un monde enchanté, qui avait une aura magique. Tout était signe de quelque chose de transcendant. Le chaman était l’intermédiaire avec ce monde invisible.
Entre 12000 et 5000 ans avant notre ère, l’humanité a connu le passage du paléolithique au néolithique. Elle s’est sédentarisée. La religion a évolué avec ce changement de mode de vie. L’homme se donnait une sécurité alimentaire et ne dépendait plus totalement des caprices de la nature, qui s’en trouvait désacralisée. C’est l’époque de la création des dieux et des déesses aux fonctions utiles. Le but de la religion, rappelle notre historien, est de créer du lien tant dans la dimension verticale avec les dieux qu’horizontale avec les autres. Créer du lien avec un invisible, en effet, cimente le lien à l’intérieur de la communauté. Pharaon était un dieu et faisait le lien entre le politique et les divinités.
Le chaman devait éprouver le sacré en entrant en transe. Avec le néolithique, on entre dans une religion davantage sacrificielle. Il s’agit de faire du sacré par le sacrifice, afin d’obtenir la protection des dieux et maintenir l’ordre du monde. Apparaît alors une hiérarchie et, au sommet de tout, il y a un dieu supérieur. Il fut d’abord une déesse, car on vénérait la femme qui donnait la vie. L’homme, au sens masculin du terme, a ensuite pris conscience de son pouvoir dans la procréation et a pris le pouvoir. La société devenait patriarcale, et les hommes se chargèrent de l’organisation, notamment en religion.

Polythéisme, hénothéisme, monothéisme

Dans cet univers, petit à petit, on est passé du polythéisme à l’hénothéisme, chaque peuple ayant son dieu, que ce soit Amon ou Zeus. Puis, petit à petit, selon un processus de rationalisation, on en est arrivé au monothéisme : notre dieu n’est pas seulement le nôtre, mais celui de l’univers tout entier. Ses attributs étaient masculins.
Ces religions, hélas, vont se scléroser, devenant une affaire politique. Mais au cours du dernier millénaire avant notre ère apparaissent des personnages ayant fait une expérience de la transcendance. Ce sont les Zoroastre, Confucius, Bouddha, Socrate, et les prophètes de la Bible. Ils vont spiritualiser la religion. Même un « sans caste » peut faire l’expérience de Dieu. Le but est la transformation de l’être humain. Ils contestent dès lors la manière dont elles étaient vécues. Ils cherchent à conjuguer leur héritage antique et la dimension mystique, la spiritualité. Celle-ci se situe au niveau du cœur, dans une relation d’amour avec la divinité. Jésus n’a pas voulu fonder une religion, mais réformer le Judaïsme. En témoigne son dialogue avec la Samaritaine : « Dieu est esprit » : ce qui compte c’est la relation que vous avez avec Dieu et non pas le culte que l’on peut rendre sur telle ou telle montagne, celle de Jérusalem ou celle du Mot Garizim.
Du coup, sacrifier, c’est offrir son ego, s’ouvrir au divin qui est en soi. « Le sacrifice qui te plaît, c’est un ego brisé » pourrait-on traduire le psaume 51. La spiritualité est en effet une démarche personnelle, née à l’intérieur des religions. Il s’agit de se transformer pour davantage d’amour de soi et de l’autre, de lâcher l’ego – qui n’est pas notre identité la plus profonde – pour la part divine en nous. – « C’est le Christ qui vit en moi », disait Saint Paul. – Ici se rejoignent les mystiques orientales et occidentales…

La trahison du message

Le prophète de Galilée a opéré un retour vers la spiritualité. Il a voulu réformer le judaïsme en invitant à dépasser tout l’aspect extérieur et à travailler à la transformation de l’être humain qui veut ressembler à Dieu. Durant trois siècles, ses disciples furent persécutés. Quand l’Empire romain reconnut le christianisme, ceux qui avaient encore soif de spiritualité partirent au désert. Vers 380, en effet, Théodose chercha à baser son empire sur la religion chrétienne et se mit à persécuter les autres religions. L’essence même du christianisme en était étouffée, le politique redevenant l’essentiel. Or, selon Marcel Gauchet, le christianisme est précisément la religion de la sortie de la religion, car il nous libère de la religion en tant qu’institution placée au-dessus de la spiritualité. On a sans doute besoin de s’appuyer sur les rites, les sacrements, se rattacher à une communauté pour prier avec d’autres, mais tout ceci n’est que moyen au service d’une fin. Rien n’est indispensable, tout est seulement utile.
L’Eglise fut trop heureuse que cessent les persécutions et elle s’installa, se protégea. Ses grands penseurs en arrivèrent même à justifier l’Inquisition, ainsi saint Thomas d’Aquin. L’Eglise aurait-elle trahi l’Évangile ? Kierkegaard le pensait. Il n’y aurait certes pas eu de révolution des droits de l’homme si l’Europe n’avait pas été chrétienne. Les deux sources de ceux-ci sont en effet la pensée grecque et l’Évangile. Mais, hélas, pour retrouver l’Évangile, il a fallu tourner le dos à l’Eglise qui l’avait quitté.
Et Frédéric Lenoir de confesser son admiration pour François, le plus anticlérical d’entre les cardinaux ! « Son élection est un miracle! » Pour ce pape, l’Eglise n’est pas une douane, elle doit accueillir tout le monde. Cette révolution douce avait déjà commencé avec le Concile Vatican II.

La spiritualité nous sauvera

C’est la spiritualité qui va sauver la religion du fanatisme religieux. Tel est le propos de tous les mystiques de toutes les religions. Cette expérience est universelle, elle se rencontre chez les gens les plus simples. Et, petit à petit, Frédéric Lenoir témoigne de sa popre identité chrétienne. Être chrétien, dit-il, c’est être relié au Christ, habité par lui, le prier. Et si, on ne connaît pas le Christ, être chrétien, c’est aimer son prochain, ce qu’a révélé Jésus. La prière et l’amour du prochain sont les deux poumons de cette relation au Christ. Ceux qui aiment connaissent Dieu, ils sont nés de Dieu, dit saint Jean, car « Dieu est amour ». Et Matthieu : « Lorsque vous l’avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. »
Mais il y a un mystère Jésus, reconnaît Frédéric Lenoir, celui de son identité à propos de laquelle l’historien n’a rien à dire. Ses disciples lui ont donné, notamment à travers la résurrection – unique dans l’histoire des religions, fondement de la foi chrétienne – un statut particulier. Mais c’est une autre histoire.

Le glaive de la spiritualité

La religion relie, et la spiritualité délie tous les liens qui ne sont pas bons et qui empêchent la quête personnelle. « Je suis venu apporter le glaive », disait Jésus. L’attitude religieuse, aussi utile et légitime qu’elle puisse être, n’est pas suffisante si elle n’est pas intérieure et vraie. Le glaive coupe le lien avec le groupe, car la spiritualité est une démarche personnelle et non un héritage familial. « Si vous reprenez cet héritage, reprenez-le de manière personnelle », commente Frédéric Lenoir.
Ainsi comprise, la parole de Jésus ne remet pas en cause l’attitude religieuse en tant que telle, elle la recentre sur l’essentiel. Elle ne rend pas caduque l’existence de rituels, d’institutions, d’actes religieux collectifs : elle affirme qu’il ne s’agit là que de moyens et non de fins.
Le but de la religion, c’est d’être dans une relation d’amour avec la transcendance dans le but de la transformation de l’être humain. Elle est l’antidote aux deux principales menaces d’aujourd’hui : le fondamentalisme, le communautarisme et le fanatisme religieux, d’une part ; le matérialisme et le consumérisme qui détériore la planète, d’autre part. Il faut redécouvrir l’intériorité, la compassion et passer de la quantité à la qualité — Pierre Rabhi parle de sobriété heureuse. « Rien n’est pire qu’une religion sans spiritualité. »

Charles Delhez