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Premier dimanche de Carême. Les commentaires de Philippe Goffinet.

Publié le par Philippe Goffinet

Premier dimanche de Carême. Les commentaires de Philippe Goffinet.

Sous le signe de l’arc-en-ciel

Dieu dit à Noé et à ses fils : « Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : les oiseaux, le bétail, toutes les bêtes de la terre, tout ce qui est sorti de l’arche.

Oui, j’établis mon alliance avec vous : aucun être de chair ne sera plus détruit par les eaux du déluge, il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre. »

Dieu dit encore : « Voici le signe de l’alliance que j’établis entre moi et vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à jamais : je mets mon arc au milieu des nuages, pour qu’il soit le signe de l’alliance entre moi et la terre. Lorsque je rassemblerai les nuages au-dessus de la terre,
et que l’arc apparaîtra au milieu des nuages, je me souviendrai de mon alliance qui est entre moi et vous, et tous les êtres vivants : les eaux ne se changeront plus en déluge pour détruire tout être de chair. »

 

Il faudrait relire toute l’histoire de Noé dans le livre de la Genèse pour bien saisir le sens profond de ce passage que nous offre la liturgie. Après le déluge, Dieu établit une alliance avec Noé, sa famille et sa descendance après eux. Une initiative divine qui va retentir comme un refrain dans toute la Bible :  Dieu veut du bien à toute l’humanité qu’il a créée à son image et à sa ressemblance. L’alliance qu’il noue avec elle est dictée par sa bienveillance. Une bonne nouvelle inouïe qui est le propre de la révélation biblique. Dieu s’engage envers l’humanité parce qu’il l’aime. Ce que Saint Jean dira à sa façon : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés » (1Jn 4,10) … « alors même que nous sommes pécheurs », dira Paul en Rm 5,8. Dans le court passage que nous offre la liturgie, le mot « alliance » revient 5 fois. Et le signe de cette alliance sera l’arc-en-ciel, cet arc qui brille après l’orage et qui est promesse de vie. Dieu dépose les armes : il laisse son arc (même mot en hébreu) au pied du mur. L’arc qui est une arme de chasse et de guerre devient un signe de paix. Chaque fois que l’arc-en-ciel apparaîtra au milieu des nuages, Dieu se souviendra de son alliance. Et chaque fois que tu verras cet arc-en-ciel, souviens-toi que Dieu est l’ami des hommes ! Le déluge, c’est fini à tout jamais, car Dieu est le Dieu de la vie. Il est celui qui sauve et qui libère ; tu peux sans crainte t’appuyer sur lui, jamais il ne se dérobera car il est fidèle et solide comme le roc.

 

Sauvés par le Christ

 

La lettre de Pierre est une relecture du déluge en mettant au centre le mystère pascal du Christ mort et ressuscité. C’est le point d’appui de l’espérance chrétienne. On peut supposer que les chrétiens auxquels elle s’adresse vivent une terrible persécution et que certains vacillent dans leur attachement au Christ. Ce dernier, lui aussi, a souffert pour les péchés des hommes jusqu’à la mort sur la croix, mais il a été vivifié dans l’Esprit, une autre manière de dire qu’il est ressuscité. Comme Noé et les siens (huit personnes en tout) furent sauvés à travers l’eau, c’est dans l’eau du baptêmeque nous sommes sauvés maintenant. Et Pierre propose une très belle définition du baptême : « il ne purifie pas de souillures extérieures, mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ. » Huit, le chiffre de la création nouvelle dans le premier testament, signe de la résurrection dans le nouveau ! Ce qui explique que nos baptistères anciens étaient octogonaux comme celui qui jouxte la basilique du Latran à Rome. Noé, pour les Pères de l’Eglise qui développent une exégèse allégorique, est une figure du Christ. Ainsi Justin : « Le juste Noé avec sa famille formait le nombre 8 et offrait le symbole du 8ème jour auquel notre Christ est ressuscité des morts et qui se trouve comme implicitement toujours le premier. Or le Christ, premier-né de toute créature, est devenu en un nouveau sens le chef d’une autre race, celle qui a été régénérée par lui, par l’eau, la foi et le bois qui contenait le mystère de la croix, de même que Noé fut sauvé dans le bois de l’arche. » (Dialogue avec Tryphon, 138,2). On remarquera que l’on ne sépare jamais la résurrection du Christ de la nôtre.

 

Avec Jésus, le combat contre le mal et les forces du mal est commencé

 

En ce temps-là, Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient.

Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Evangile de Dieu ; il disait : Les temps sont accomplis : le règne de Dieu s’est approché. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile.

 

L’épisode (avec un aussitôt cher à Marc) est directement relié au récit du baptême quand l’Esprit est descendu sur Jésus et que la voix du Père a proclamé : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je trouve ma joie. » C’est le même Esprit qui le pousse au désert. Le récit de Marc est sobre : Jésus est tenté par Satan pendant quarante jours. Marc présente les adversaires dans le désert, un lieu inquiétant où vivent les bêtes sauvages, mais qui est aussi le lieu de l’alliance. Et la durée rappelle les quarante années de marche du peuple d’Israël en route vers la terre promise pendant lequel Israël fut tenté de se détourner du Dieu de l’alliance pour lui préférer des idoles. Jésus revit en quelque sorte les tentations de son peuple avant de commencer sa mission d’annonce de l’Évangile.

Contrairement à Luc et Matthieu, Marc ne nous dit rien de ces tentations, mais il nous faudra lire tout son évangile pour en percevoir les enjeux. Car il s’agit ni plus ni moins que de la manière dont Jésus va vivre sa fidélité à son Dieu et Père dont il se sait l’envoyé. Sur sa route, il va retrouver Satan en la personne de Pierre ! A Césarée de Philippe, lorsque Jésus pose la question à ses disciples « Pour vous qui suis-je », Pierre répond immédiatement : « Tu es le Messie ». Mais Jésus a senti le piège car la figure du Messie est perçue comme un libérateur à succès, multipliant les gestes forts et endossant l’habit du politique. Il demande donc le secret et commence à annoncer que son chemin va le conduire vers la souffrance et la mort. Pierre se rebiffe et réprimande son maître. La réaction de Jésus sera vive : « Retire-toi ! Derrière-moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »  Marc soulignera à maintes reprises que Jésus devra résister à la foule qui le cherche. Et à Gethsémani, Jésus sera tenté de reculer devant la souffrance jusque sur la croix où retentit un cri d’abandon : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Tentation extrême d’échapper aux conséquences tragiques de l’annonce de l’Évangile.

 

Une question à reprendre pendant ces quarante jours de carême : quelle est l’image que je me fais de Dieu ? Un Dieu magicien, tout-puissant, qui me dispenserait d’exercer mes responsabilités en réglant les problèmes à ma place (bon nombre de nos prières vont malheureusement dans ce sens !), un Dieu bouche-trou de mes insuffisances… Ou le Dieu que Jésus nous révèle, celui qui marche humblement avec nous et qui nous invite à mettre nos pas dans les siens pour faire naître de nos mains et de nos cœurs ce monde nouveau pour lequel il a donné sa vie. Un Dieu qui n’a pas esquivé la souffrance et la mort mais les a assumées jusqu’au bout par amour. Une marche qui n’est pas désespérée puisque Christ est ressuscité d’entre les morts comme premier-né d’une multitude de frères.

Philippe Goffinet

20 février 2021