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Fête du Saint-Sacrement

Publié le par Philippe Goffinet

Monastère de Tibhirine (Atlas) en Algérie

Monastère de Tibhirine (Atlas) en Algérie

Cette fête évoque pour moi des souvenirs d’enfance et de jeunesse : la procession du Saint-Sacrement dans les rues pavoisées de mon village et la joyeuse débandade qui l’accompagnait de l’église jusqu’au reposoir. Dès le matin, des hommes, sous la direction du garde-forestier local, étaient allés couper de petits arbustes (en Gaume on les appelle des mais) qui étaient plantés tout le long du parcours. Des femmes avaient préparé de grands paniers de pétales fleurs de saison que les filles, sous les ordres de Sœur Amédée, jetaient régulièrement vers le Saint-Sacrement abrité sous le dais porté par les fabriciens. Et les enfants de chœur indisciplinés se relayaient pour balancer l’encensoir fumant. L’harmonie du village était aussi de la partie et donnait à la procession son air de fête. Un vibrant Tantum Ergo saluait le Saint-Sacrement déposé sur le reposoir très fleuri avant la bénédiction solennelle et l’envoi. Monsieur le Curé était heureux d’avoir rassemblé tant de monde pour honorer Jésus qui avait été « libéré » de son tabernacle et s’offrait une belle balade au milieu des gens, comme il aimait le faire dans sa riante Galilée. Emmenés par l’Harmonie vers les bistrots, les hommes prolongeaient la fête autour d’une bonne bière catholique locale, l’incontournable Orval… pendant que les ménagères s’en retournaient préparer le dîner qui serait servi… quand les hommes rentreraient !

 

Le sens un peu militant de cette fête voulue par Sainte-Julienne du Montcornillon à Liège en 1246 et étendue ensuite à l’Eglise universelle pour honorer la présence réelle du Christ dans l’hostie, échappait sans doute aux paroissiens.  Mais la fête était belle et avait brisé la monotonie des jours et apporté sa touche de couleur à la paroisse. C’était il y a bien longtemps et le dais a sans doute fini ses jours en poussière dans le clocher de l’église.

 

Alors aujourd’hui, quel sens donner à cette fête ? Les lectures du jour peuvent nous aider à la revisiter. Moïse va faire vivre à son peuple un rite d’alliance, c’est-à-dire une communion entre Dieu et son peuple. Un Dieu qui a pris l’initiative de se créer un peuple et qui s’engage totalement à son égard car il l’aime. Dans le rite d’alliance que Moïse organise, c’est en quelque sorte la réponse donnée à cet amour qui est premier. En immolant un taureau et en aspergeant le peuple avec le sang de l’animal, c’est l’alliance qui est scellée. « Voici le sang de l’alliance que, sur la base de ces paroles, le Seigneur a conclue avec vous », dit Moïse.  Le sang, c’est la vie. Et tout ce qui touche à la vie est en rapport étroit avec Dieu, seul maître de la vie. Israël devient une nation sainte.

 

Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau
viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire :
Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?” Il vous indiquera, à l’étage,
une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. »
Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.

Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna,
et dit : « Prenez, ceci est mon corps. » Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. » Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. (Mc 14,12-16.22-26).

Jésus est monté avec ses disciples à Jérusalem pour la fête de la Pâque et le jour du Seder, il réunit ses disciples pour vivre avec eux le repas pascal où l’on mange un agneau dont la chair est rôtie au feu avec des pains sans levain et des herbes amères. On se souvient de ce repas pris à la hâte avant de quitter l’Egypte et du passage (de la Pâque) du Seigneur qui a épargné les maisons des juifs dont on avait badigeonné les montants avec le sang de l’agneau. Moment fondateur pour le peuple d’Israël. L’évangile de Marc nous montre un Jésus qui a pris résolument la route vers Jérusalem, pressentant que la passion va se présenter à lui. Jésus ne subit pas les évènements, mais il les maîtrise et il va leur donner un sens inattendu. C’est le sens de sa vie et de sa mort qu’il va mimer devant ses disciples. Avec ces paroles étonnantes, surprenantes voire scandaleuses sur le pain et le vin. Il prend le pain sur la table, prononce la bénédiction, puis le rompt et le leur donne en disant : «  Prenez, ceci est mon corps ». Il prend une coupe, il rend grâce, la leur donne et ils en boivent tous : « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance pour la multitude ». Tout est dit. Sa vie, nul ne la prend, mais c’est lui qui la donne. Son corps, toute sa personne, il la livre entièrement par amour pour le salut de la multitude. Et le sang, ce n’est plus celui du taureau ou de l’agneau, c’est le sien qui devient signe de l’alliance avec l’humanité tout entière. Ce geste inouï de Jésus intervient dans un contexte bien particulier : il est précédé de l’annonce de la trahison de Judas et il est suivi de l’annonce du reniement de Pierre. Il sait que son équipe est fragile, versatile même. Les évènements de la passion et la mort de Jésus disperseront les apôtres. Et pourtant, c’est à eux qu’il livre le sens profond de sa vie et de sa mort : une vie entièrement livrée par amour de cette humanité à laquelle un avenir est promis dans sa résurrection annoncée (fin du passage de l’évangile).Quand il referont ce geste dans les premières communautés, ils actualiseront ce don du Christ. A chacune de nos eucharisties nous célébrons le mystère de la foi : « Nous proclamons  ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire ».

 

En communiant  au corps et au sang du Christ, nous recevons la vie même du crucifié-ressuscité. Nous engendrons une relation vitale avec le Christ. Nous devenons ce que nous recevons, le corps du Christ. Nous sommes dès lors invités à livrer notre vie comme Jésus a livré la sienne. Dans le don de son corps et de son sang, il nous entraîne dans le don de nous-mêmes à nos frères. Le témoignage chrétien s’enracine dans l’eucharistie qui actualise le don total que Jésus a fait de sa vie. L’évangéliste Jean qui ne rapporte pas les paroles du dernier repas insiste sur un autre geste que Jésus a posé avant de se mettre à table : Il a lavé les pieds de ses disciples. « C’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi » (Jn 13, 14)  

Rendre vraie l’eucharistie que nous partageons , c’est nous mettre au service les uns des autres… pour devenir ce que nous recevons.

Philippe Goffinet

6 juin 2021