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Onzième dimanche dans l’année

Publié le par Philippe Goffinet

La tradition biblique recourt volontiers à des images fortes pour tenter de saisir la manière dont Dieu intervient dans l’histoire mouvementée de son peuple. Des images parfois un peu surréalistes comme celle du cèdre que nous offre aujourd’hui le prophète Ezéchiel. André Wénin n’hésite pas à dire qu’Ezéchiel est le plus belge des prophètes !

 

Ainsi parle le Seigneur Dieu : « À la cime du grand cèdre, je prendrai une tige ; au sommet de sa ramure, j’en cueillerai une toute jeune, et je la planterai moi-même sur une montagne très élevée.
Sur la haute montagne d’Israël je la planterai. Elle portera des rameaux, et produira du fruit, elle deviendra un cèdre magnifique. En dessous d’elle habiteront tous les passereaux et toutes sortes d’oiseaux, à l’ombre de ses branches ils habiteront. Alors tous les arbres des champs sauront
que Je suis le Seigneur : je renverse l’arbre élevé et relève l’arbre renversé, je fais sécher l’arbre vert
et reverdir l’arbre sec. Je suis le Seigneur, j’ai parlé, et je le ferai. » (Ez 17,22-24)

 

Pour comprendre cette parabole, il nous faut brièvement la replacer dans son contexte. Nous sommes en 597 acn et Nabuchodonosor, roi de Babylone, a fait main basse sur la ville de Jérusalem ; il a déporté le roi et une partie de ses habitants et le prophète Ezéchiel fait partie du convoi des exilés. En 587, lors d’une deuxième vague, la ville de Jérusalem est pillée, le temple détruit et un nouveau contingent d’exilés part pour Babylone. C’est la catastrophe totale : plus de terre, plus de roi, plus de temple. Voilà un peuple en exil qui a perdu tout espoir et qui s’est fait à l’idée que Dieu l’a complètement abandonné. L’alliance est rompue et l’espérance est morte. Mais Ezéchiel sera l’homme de la situation et aura pour mission de réveiller l’espérance auprès de ses compatriotes. Dieu n’abandonne pas ce peuple qu’il a lui-même enfanté et éduqué pour qu’il soit SON peuple… même s’il lui donne des cheveux blancs !  Parce qu’il l’aime. Bien sûr, si le peuple vit maintenant l’exil, c’est aussi de sa faute. Mais Dieu ne veut pas en rester là et il va reprendre l’histoire interrompue par l’exil et donner à nouveau un avenir à son peuple. Ezéchiel,  pour maintenir éveillée cette espérance, se lance dans une parabole.  Le grand cèdre est le symbole de la dynastie royale (La Fontaine aurait pris l’image du lion pour parler du roi !). Le roi en exil est comme un cèdre renversé (comme on renverse un roi), un arbre desséché. Et voilà que Dieu va prendre une tige tendre sur la ramure du cèdre pour la planter sur une montagne très élevée, c’est-à-dire Jérusalem. En clair : le retour au pays et la restauration du royaume de Jérusalem. Et ce royaume est promis à un bel avenir car le cèdre deviendra un arbre magnifique à telle enseigne que tous les passereaux du monde et toutes sortes d’oiseaux viendront se reposer à l’ombre de ses branches. «  Tous les arbres des champs », c’est-à-dire le monde entier, saura que « Je suis le SEIGNEUR ».  Israël est rétabli dans sa mission qui est de faire connaître le nom du Seigneur à toutes les nations (ouverture à l’universel). L’élection est toujours une mission à remplir.  Mais la finale du passage pourrait laisser entendre que ce SEIGNEUR agit au gré de ses caprices : «  Je renverse l’arbre élevé et relève l’arbre renversé, je fais sécher l’arbre vert et reverdir l’arbre sec ».  Il y aurait de quoi s’inquiéter et de méfier d’un Dieu pareil. Mais c’est plutôt une invitation à la confiance : rien n’est impossible à Dieu. Et la visée de la parabole est bien d’annoncer que Dieu est à l’œuvre et qu’il n’a pas abandonné son peuple à son triste sort. Il fera reverdir l’arbre sec !

 

Jésus s’inscrit dans cette grande tradition biblique et,  comme Ezéchiel, il va lui aussi utiliser des paraboles pour parler du Royaume de Dieu. Mais de quoi s’agit-il ? La question mérite d’être posée. Voilà une expression courante de notre vocabulaire chrétien, mais dont la signification profonde nous échappe un peu tant elle est parasitée par des connotations plus politiques que spirituelles. Et pourtant, nous devinons que Jésus n’a pas utilisé cette expression par hasard et qu’elle voulait dire pour lui quelque chose d’essentiel de la relation de Dieu avec nous et de nous avec lui. Mais pour en parler, il ne se risque pas à en faire une description, il recourt à des petites histoires et des images tirées de la vie quotidienne de son terroir. Le Règne ou le Royaume de Dieu, c’est comme… Aujourd’hui, la parabole de la semence qui pousse toute seule et celle de la graine de moutarde.

 

En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier. (Mc 4,26-34).

C’est comme un homme qui jette en terre la semence. La Parole (et toute sa personne)  de Jésus  tombe dans la terre humaine. Elle va faire son travail toute seule… en prenant son temps… au rythme de chacun en le labourant en profondeur jusqu’au temps de la moisson où l’on récoltera les fruits. L’évangélisation (semer la Bonne Nouvelle) est capitale, mais personne n’est maître de ce que la semence produira comme fruits. Jésus parle du temps long de la germination et de la croissance par des chemins qui souvent nous échappent un peu. Ce temps long nous désarçonne car nous sommes soucieux de rentabilité. C’est souvent vécu comme un drame par des parents, des éducateurs, des prédicateurs et des catéchistes… qui n’arrivent pas à transmettre leur foi. Mais une foi peut-elle se transmettre ? Ce qui peut l’être, c’est le témoignage de vie qui devient contagieux et suscite une interrogation sur la source dont il provient. Patience donc… Dieu est à l’œuvre et nous ne maîtrisons rien ! La croissance du règne de Dieu dans le cœur des gens, c’est l’affaire de Dieu qui s’occupe de la fécondité et de la vitalité de la semence. La parabole de la graine de moutarde insiste sur le contraste entre la petitesse des commencements et la grandeur de la plante qui va accueillir des oiseaux dans ses branches. Invitation à faire confiance et à savoir attendre dans la patience. «  On ne fait pas grandir des poireaux en tirant sur les queues », disait un vieux doyen à un évêque pressé de mettre en route des réformes et qui voulait du résultat ! Il ne sert à rien de s’agiter, de s’inquiéter et de se morfondre. Il s’agit de ne pas faire obstacle à la croissance de la Parole de Dieu qui finira bien par trouver de la bonne terre pour porter du fruit. La patience est un fruit de l’Esprit !

Philippe Goffinet

13 juin 2021