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« Je ne me suis pas engagé comme prêtre pour une institution, mais pour des personnes »

Publié le par Charles Delhez Prêtre jésuite, sociologue

« Le Christ nous invite à toujours regarder vers l’avenir, à libérer les autres et à nous libérer nous-mêmes de notre passé, car Dieu est miséricordieux. » RUSKPP/ADOBE

« Le Christ nous invite à toujours regarder vers l’avenir, à libérer les autres et à nous libérer nous-mêmes de notre passé, car Dieu est miséricordieux. » RUSKPP/ADOBE

Trop, c’est trop ! On aurait pu croire que le rapport Sauvé avait fait prendre conscience aux évêques français du drame et du scandale de la pédophilie et pointé les réformes à opérer. Et voilà qu’il est révélé que l’ancien évêque de Créteil, qui avait quitté ses fonctions prétendument pour raison de santé, était en fait sous le coup d’une sanction romaine pour « abus spirituels à des fins sexuelles » et que le cardinal Ricard reconnaît des faits gravement délictueux, certes il y a trente-cinq ans. Que beaucoup s’éloignent de l’Église, comment s’en étonner ?

L’Évangile m’apprend cependant qu’il faut oser croire au pardon. Celui de Dieu, bien sûr, mais aussi le nôtre, puisque régulièrement nous disons : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. » Le Christ nous invite à toujours regarder vers l’avenir, à libérer les autres et à nous libérer nous-mêmes de notre passé, car Dieu est miséricordieux. Mais il ne faudrait pas que ce soit une manière de fermer les yeux ou de défendre l’institution. Les personnes ont droit à notre miséricorde – et c’est souvent un combat que d’y parvenir – cependant les institutions méritent parfois des révolutions.

Systémique

Le rapport Sauvé avait parlé d’une crise systémique. En voilà, hélas, une illustration de plus. Faut-il quitter le navire ? Heureusement, il reste la figure du pape François. Son idéal est fort : guérir l’Église de sa maladie du pouvoir, mettre les religions en dialogue, accueillir les plus blessés de notre humanité, et particulièrement les migrants, et j’en passe.

Mais il y a surtout, bien sûr, la figure de Jésus lui-même. Je ne peux oublier que c’est par l’Église, aussi pécheresse qu’elle soit, que son message m’est parvenu et que sa personne est restée vivante pour moi. « Il y a toujours une source cachée sous le seuil du temple », écrivait Éloi Leclerc, et de préciser « quand bien même (cette Église) s’affuble des oripeaux de ce monde » (2).

Par amour de l’humanité

L’Église est une communauté d’humbles tâcherons qui se comptent par centaines de mille – parmi eux, des prêtres et des évêques aussi ! Il ne faudrait pas laisser planer la suspicion sur tous. Ce peuple en marche est tributaire de son temps, mais il a reçu un souffle, celui de l’Évangile, qui lui permet de traverser dans la foi, l’espérance et l’amour, les siècles qui, avec lui, mais aussi, pour une part, grâce à lui, s’avancent, avec des pas en avant et des pas en arrière, vers plus d’humanité. 

Je ne me suis pas engagé pour une institution, mais pour des personnes. Ces personnes, c’est l’humanité elle-même – « Dieu a tant aimé le monde », dit Jésus dans l’Évangile de saint Jean (3,16) –, et l’Église en fait partie. Celle-ci est, au cœur de ce monde, un certain rêve d’humanité, un idéal jamais atteint, que le Christ est venu raviver. Et, comme toute réalité humaine, si elle veut durer, il faut qu’elle s’organise. Il ne s’agit pas de supprimer toute institution, mais de mettre celle-ci en phase avec nos sociétés, tout en gardant une distance critique par rapport à une « modernité qui déraille sur de nombreux sujets », selon le philosophe Jean-Louis Schlegel.

L’institution sera toujours « un mal nécessaire », continuellement en retard sur le Royaume de Dieu, comme l’écrit Heinz Zahrnt, un théologien protestant. Sans elle, pourtant, Jésus et sa Bonne Nouvelle seraient tombés dans l’oubli. Notre humanité ne peut faire fi de cette proposition de fraternité, de bonté, de générosité et de pardon. L’Évangile est comme une graine qui doit germer et porter du fruit. Il n’y a que deux mille ans qu’elle a été semée !

Je ne quitterai pas le navire, même quand il coule, ce qui ne m’empêche pas de reconnaître qu’il coule, et qu’il faut une réforme profonde et totale. La petite barque des pêcheurs de Galilée est devenue un immense paquebot bien difficile à faire virer de bord. Mais ce même Jésus a eu l’audace de dire que « les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle » (Matthieu 16,18). C’est donc avec espérance qu’en restant sur le pont, je me bats pour qu’il y ait un avenir, sans même savoir comment il sera.

La Croix du 25 novembre 2022