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L’Europe se querelle sur l’asile, des migrants meurent en Méditerranée

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Une opération de sauvetage de migrants en mer Méditerranée, menée par l’ONG SOS Méditerranée, le 25 octobre 2022. VINCENZO CIRCOSTA/AFP

Une opération de sauvetage de migrants en mer Méditerranée, menée par l’ONG SOS Méditerranée, le 25 octobre 2022. VINCENZO CIRCOSTA/AFP

Voilà huit ans que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) accomplit le travail sensible de documenter la tragédie des traversées en mer vers l’Europe. Il s’agit du projet « Migrants disparus », lancé après deux naufrages qui firent au moins 368 morts noyés en octobre 2013 près de l’île italienne de Lampedusa. Objectif : « Sauver des vies et mettre en place des efforts internationaux coordonnés sur les migrants disparus », conformément au Pacte mondial sur les migrations, signé par les partenaires européens.

Beaucoup de morts, peu d’effets

De leur méticuleuse collecte de données, réalisée en lien avec les familles endeuillées, se dégage une constante : la Méditerranée centrale est de loin la route maritime la plus fréquentée et la plus meurtrière, avec 18 856 morts et disparitions de migrants depuis 2014. Plus que la route passant par la Grèce (1 863 morts) et plus que celle passant par l’Espagne (2 661 morts).

Voilà huit ans également que la Commission européenne tente de mettre les Vingt-Sept d’accord pour réformer les politiques d’asile et d’immigration en Europe. En vain. Ce vendredi 25 novembre, l’exécutif européen tente une nouvelle conciliation, à l’occasion d’une réunion des ministres de l’intérieur européens à Bruxelles. La rencontre intervient deux semaines après l’épisode de l’Ocean Viking, que la France a accueilli, contrainte et forcée, tandis que le nouveau gouvernement italien de Giorgia Meloni a refusé de le faire accoster en Italie.

L’ampleur des décès et la souffrance exprimée par les familles n’ont que peu de prise sur les politiques, depuis la crise migratoire de 2015-2016. C’était déjà la conclusion du projet de recherche « Migrants disparus en Méditerranée »pendant cette période, mené en partenariat avec l’OIM, l’Université de York, la City University de Londres. Il concluait que « les États ont fait peu pour répondre à l’impératif humanitaire. »

Le constat est le même aujourd’hui, pour Camille Schmoll, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). « L’UE prend le problème du coût humain à l’envers, estime la chercheuse, qui suit de près la réalité des traversées. Les Européens partent du présupposé que c’est en dissuadant les candidats à l’exil, y compris en donnant des moyens à la Libye, que le flux va s’arrêter. C’est mal connaître les travaux de recherches, qui convergent pour dire que les facteurs de départ sont si forts que les gens vont continuer leurs tentatives de traversée, quels que soient les obstacles mis sur leur chemin. »

Les femmes, « moins bien positionnées sur les bateaux »

À la fin de sa présidence du Conseil de l’UE, en juin, la France avait posé sur la table un compromis pour gérer la question des naufragés. C’est ainsi qu’ont été promises 8 000 relocalisations de demandeurs d’asile depuis les pays « en première ligne » (dont l’Italie) vers une douzaine d’États membres candidats pour l’accueil. En contrepartie, ces pays d’arrivée s’engageaient à enregistrer les migrants sur une base de données biométriques (Eurodac) et à établir un système de filtrage lors de l’entrée de migrants dans l’UE. La Commission européenne défend en parallèle un renfort des contrôles en Tunisie, en Égypte et en Libye, « pour assurer une meilleure gestion des frontières et de la migration ».

Depuis cette proposition, 692 personnes ont disparu au large de la Tunisie ou de la Libye. Les données manquent encore de précision pour connaître les motivations, l’âge, le niveau de qualification des morts en mer, à l’heure où une partie de l’Europe au moins reconnaît manquer de travailleurs. On sait toutefois que les femmes sont celles qui paient le plus fort tribut de cette tragédie. 

« Pour elles, la mortalité est plus élevée, car elles arrivent plus éprouvées sur les bateaux, elles savent moins souvent nager, elles sont moins bien positionnées sur les bateaux, elles prennent plus le risque de couler, du fait qu’elles ont souvent à protéger d’autres personnes… », énumère Camille Schmoll. Voilà de quoi faire réfléchir les ministres de l’intérieur de l’UE, qui se réunissent ce vendredi 25 novembre, Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes.

 

La Croix du 25 novembre 2022